«Catholique en liberté» René Poujol

Extraits du livre de René Poujol « CATHOLIQUE EN LIBERTE »

ch 8Prêtres pour l’éternité

A l’automne 2019 paraissait en librairie « Catholique en liberté » un livre que j’avais rédigé au cours du printemps précédent, avec un sentiment d’urgence. Malgré un accueil particulièrement chaleureux et de nombreuses sollicitations pour des conférences à travers la France, sa promotion allait être interrompue par l’irruption de l’épidémie de Covid19. Pourtant, l’actualité récente de notre pays et de l’Eglise catholique donnent encore plus de relief aux analyses développées dans cet ouvrage. Comment lui donner, deux ans après, une nouvelle vie ? En en rendant l’accès gratuit au travers de mon blog, en accord avec mon éditeur les Editions Salvator. A partir d’aujourd’hui c’est donc l’intégralité du livre qui, chapitre après chapitre, sera mise en ligne à raison de deux publications par semaine, le vendredi et le dimanche, à chaque fois pour une durée de sept jours. Le livre reste, bien sûr, disponible en librairie. 

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Ce n’est pas un hasard si trois de mes livres ont été écrits avec et autour de prêtres: le père Jacques Delaporte, archevêque de Cambrai voici vingt ans, mon ami André Gouzes deux ans plus tard, l’abbé Pierre enfin, qui fut aussi un ami, en 2015. Les trois m’ont marqué profondément. Jacques Delaporte par cette «présence réelle» qu’il incarnait dans son diocèse ouvrier sinistré, André Gouzes par son invitation pressante à respirer spirituellement « haut, libre et fort », l’abbé Pierre par le témoignage constant de son total abandon à la Providence. 

Une institution tétanisée par la chute des vocations  

Je l’ai dit, l’effondrement des vocations tétanise nos évêques. Même si la baisse des pratiquants peut sembler plus problématique encore. Peut-on légitimement priver les fidèles de la célébration dominicale de l’Eucharistie par simple manque de prêtres et, ajouteraient certains, de candidats au célibat sacerdotal? Au Vatican l’angoisse connaît une sorte d’apogée. Je l’ai vérifié bien des fois. C’est pour « donner des prêtres » à l’Église que l’on s’y fige sur une certaine vision de la famille chrétienne, persuadé que seules les familles nombreuses sont pourvoyeuses de vocations ; c’est avec le même objectif que l’on demande aux paroisses de réserver le rôle de servant d’autel – on disait autrefois enfant de chœur – aux seuls garçons, dans l’espoir de faire naître quelque désir d’identification au célébrant qu’ils assistent; c’est la même vision qui conduit à regarder avec une particulière bienveillance les communautés nouvelles et mouvements « riches en vocations» et à fermer les yeux sur les critères de discernement de certains candidats au sacerdoce, au risque de voir se multiplier des affaires de pédocriminalité et de dérives sectaires, dans le même temps où l’on demande aux supérieurs de séminaires d’y être particulièrement vigilants. 

La « papale » protection dont ont bénéficié les Légionnaires du Christ et leur sulfureux fondateur le père Marcial Maciel Degollado, sous Jean-Paul II, venait pour une large part du nombre de jeunes prêtres issus de leurs rangs, même si, me confia un jour un cardinal de curie, les « départs » précoces y étaient particulièrement élevés, du fait de la formation « hors sol » des séminaristes que l’on souhaitait préserver du monde pour les rendre plus aptes à le convertir… avant qu’ils n’en découvrent soudain les charmes et quittent la prêtrise! Et c’est uniquement parce qu’il compte quelques centaines de prêtres – et trois ou quatre évêques – que le courant lefebvriste a à ce point monopolisé l’attention de Rome, là où le schisme silencieux de millions de fidèles a toujours été interprété en termes d’apostasie, parce qu’ils ne se prévalaient pas de la présence de prêtres «dissidents» parmi eux! Comme si l’Église était «un corps de clercs entouré de laïcs» (Jean Delumeau). Et l’on pourrait poursuivre à l’envi. 

Tout fidèle est baptisé : prêtre, prophète et roi. Mêmes les femmes ! 

Bien des évêques, c’est vrai, savent discerner parmi ces directives romaines mais le problème demeure. Quelle solution? Accueillir en nombre des prêtres venus de l’étranger, notamment d’Afrique, ce qui soulève bien des difficultés d’inculturation. Rêver que demain des hommes mariés d’âge mûr puissent devenir prêtres, comme évoqué lors du synode sur l’Amazonie où certains fidèles ne rencontrent ces hommes de Dieu qu’une à deux fois par an? L’abbé Pierre avait ramené d’Afrique, dans les années d’après-concile, l’idée qu’il pouvait y avoir là une piste à creuser. Un évêque lui avait confié combien la vision occidentale du prêtre, imposée par Rome, avait des relents colonialistes. Confier à un jeune de vingt-cinq ans la responsabilité de la communauté était contraire à toute la tradition africaine où la sagesse appartient aux anciens. On me dira que la responsabilité de la communauté est moins l’affaire du prêtre que du «curé de paroisse» choisi précisément pour sa maturité et son expérience. Mais comment faire lorsque ce type de profil se fait encore plus rare ? 

Je n’ai ni compétence ni légitimité pour présenter ici l’ébauche d’une solution. Ni pour trancher la question de savoir si le célibat sacerdotal fait obstacle aux vocations. Même si je souhaiterais qu’il soit optionnel. Car enfin, s’il est vrai qu’il « y en a qui se sont eux-mêmes rendus eunuques à cause du Royaume des Cieux. » la formulation induit le libre choix, et il n’est stipulé nulle part que la castration, même symbolique, soit nécessaire pour présider une communauté. Si le témoignage du «don total» est irremplaçable, il est d’abord, historiquement, celui des moines et des religieux plutôt que celui des prêtres. 

Je ne m’aventurerai pas davantage sur la question de l’accès des femmes au sacerdoce. Sauf pour rappeler que, par leur baptême, elles sont également faites: «prêtre, prophète et roi » ! Si les mots ont un sens… Que le pape Jean-Paul II ait proclamé dans une déclaration solennelle que l’accès des femmes au sacerdoce était définitivement fermé, pour toute éternité, me plonge davantage dans la perplexité qu’il ne me convainc de son caractère infaillible. Là aussi le sensus fidei fait son œuvre

«On a éperdument prié pour les vocations et Dieu semble nous indiquer d’autres pistes. » (Mgr Albert Rouet)

Si demain nous n’avons que peu de prêtres, alors je les veux heureux de leur ministère, rayonnants, fraternels plutôt que paternels. Et l’on découvrira alors qu’ils peuvent ne plus être angoissés de la convoitise supposée des laïcs. Et qu’ils ne donneraient plus leur place pour un empire. Je souhaite qu’on ne les condamne pas à être des fonctionnaires du culte. «On» étant ici tout autant le paroissien du dimanche en attente de « prestations spirituelles » que l’évêque titulaire, soucieux de les lui procurer. Je souhaite qu’on ne soit plus tenté, pour les aider à vaincre leur solitude, de les regrouper en communautés de célibataires, parce que les familles sauront leur ouvrir leur porte et les accueillir à leur table. Ce jour-là, j’en ai la conviction, une partie de cette jeunesse qui, aujourd’hui, ne se projette pas dans le sacerdoce, pas plus que dans une manière de « faire Église » qui ne lui « parle pas », retrouvera le désir et le goût de servir sa communauté. Parce que la jeunesse est généreuse, comme nous l’étions hier et, tout autant, le héros de mon roman plaidant pour un droit d’inventaire avant de s’engager plus avant. 

Face à cela je dois avouer, malgré l’irritation, une totale indifférence pour ce qui m’apparaît être, ici ou là, des stratégies de pouvoir maquillées en projets missionnaires. Il est des diocèses de France où, sacerdotalement parlant, on cherche à «faire du chiffre». En cultivant chez les jeunes ordonnés, comme ailleurs chez des diplômés de Sciences Po ou d’Écoles de commerce, la même prétention d’appartenir à une élite qui va refaire le monde. Et, bien sûr, liquider l’héritage de ses aînés. Un souvenir me revient… qui en fait ne m’a jamais quitté ! C’était à Pau, en 2012. Le père Jean Casanave, responsable diocésain de la formation, m’avait invité pour une conférence sur les relations, souvent conflictuelles, entre l’Église et les médias. À l’heure où un paroissien s’apprêtait à me reconduire à la gare, je croisai un jeune prêtre en soutane. Il savait qui j’étais. La réciproque était vraie. Au terme d’un bref échange il me saisit filialement par l’épaule, s’informa de mon âge et, me regardant droit dans les yeux, laissa tomber dans un demi sourire: «C’est cela, dans moins de vingt ans votre génération aura disparu et nous allons enfin pouvoir reconstruire l’Église. » 

Je ne lui en veux pas ! Je ne lui en veux plus ! Je me dis que s’il porte réellement en lui la passion de l’Évangile, viendra un jour où le monde lui apparaîtra tel qu’il est vraiment, et non à travers une grille idéologique même tempérée de spiritualité et d’ambition prosélyte. À moins qu’à l’inverse le refus d’accepter la réalité ne le fige définitivement dans une forme de déni stérile. Il me revient cette pensée du même Mgr Albert Rouet, déjà évoqué: «On a éperdument prié pour les vocations et Dieu semble nous indiquer d’autres pistes, ouvrir d’autres portes. Dieu nous donne les moyens de la pastorale d’aujourd’hui. » Elle ne fait pas disparaître le prêtre dans les oubliettes de l’histoire. Elle nous fait simplement changer de paradigme comme disent les intellectuels. Simplement? Voire! Hier, en période d’abondance, on considérait volontiers que « là où est le prêtre, là est l’Église ». Ce qui – dit d’une manière un peu radicale – nous a conduits quelques décennies plus tard, dans bien des lieux, à l’impasse des regroupements – sans fin – de paroisses. Alors que la phrase des Évangiles est : « La où plusieurs sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux!» Prééminence de la communauté qui n’exige pas, de manière permanente, la présence du prêtre puisque le Christ est déjà là, présent ! 

La place centrale du prêtre est-elle la réponse pertinente aux défis du millénaire ?

Soyons clair: mon propos n’est pas ici d’appeler à une forme quelconque de résignation face à la crise des vocations sacerdotales et bien évidemment pas de remettre en cause la spécificité du sacerdoce ministériel ni sa nécessité. Il est de formuler une question devenue incontournable. La place centrale du prêtre qui marque encore l’organisation de l’Église, de la base au sommet, est-elle la réponse pertinente aux défis du millénaire dans nos pays d’ancienne chrétienté ? On sait la tentation naturelle de tout corps constitué, à se situer spontanément au centre d’une organisation, dès lors qu’on lui demande de la penser. Le fait que la théologie ait longtemps été « l’affaire des clercs » pouvait-il déboucher sur autre chose qu’une vision de l’Église centrée sur la figure du prêtre? Peut-être est-ce une bienveillance du Ciel que l’entrée de laïcs en théologie nous conduise sur d’autres sentiers qui, du coup, peuvent nous aider à relativiser la «crise des vocations ». 

  1. Au moment de mettre en ligne ce chapitre écrit au printemps 2019, sans vouloir en changer une ligne, force est néanmoins de rectifier cette information. C’est désormais Mgr Dominique Blanchet qui est évêque de Créteil. Quant à Mgr Fonlupt, nommé archevêque d’Avignon, il n’a pas à ce jour été remplacé à Rodez. 

livre: « Catholique en liberté » Editions Salvator 2019

blog de R.Poujol : https://www.renepoujol.fr/