Lettre de l’estive

de François Cassingena-Trévedy

Après des semaines, presque des mois de silence – mais le silence aussi est nécessaire – et pour entretenir le lien social et amical qui s’est établi sur le fonds de mes lettres précédentes (1), pour assurer que je suis toujours là et que je n’oublie pas les amis, je voudrais simplement dire ceci depuis l’espace de mon estive. Ceci qui définit ma situation et qui voudrait aussi dessiner un espace de rencontre, de communion possible. 

Il ne s’agit pas, il ne s’agit plus aujourd’hui, il ne s’agira jamais d’être un catholique de droite ou un catholique de gauche. Ces catégories-là sont mondaines, désuètes et stériles. Les réaménagements de surface, les oppositions d’officines et de styles sont désormais insuffisants et dérisoires. Il ne s’agit pas non plus, il ne s’agit même plus d’être des catholiques du milieu. Il s’agit tout simplement d’être des chrétiens de la profondeur, des hommes de la profondeur. C’est à partir de là qu’une communion est possible, et, par conséquent, qu’une Église est possible, fragile et pauvre au cœur de ce monde. La seule Église qui tienne la route n’est pas une masse de consommateurs religieux, mais un peuple de compagnons qui posent et qui partagent les questions les plus vives. 

Notre lieu d’être véritable est un lieu fondamental. Celui d’hommes et de femmes qui envisagent, qui assument, qui endurent le mystère fondamental de leur existence. Comme je l’avais suggéré dans l’une de mes Lettres de l’an passé, c’est dans les profondeurs de la foi, dans la difficile aventure de la foi que tout se joue. Là où la foi, défaite de toutes les facilités, de toutes les leçons apprises, de toutes les sécurités promises, s’envisage comme possible, à partir d’un immense dépouillement de notre confort intellectuel, de nos certitudes irréfléchies, de nos réussites apparentes. À partir de ce « point critique » que Maurice Bellet évoque dans un livre qui porte le même nom (1970). Un livre aujourd’hui oublié et dont la lecture ou la relecture serait urgente.

La foi n’est pas une valeur ni une dimension surajoutée ; elle n’est pas une propriété que l’on possède : elle a lieu et commence – ou recommence (si nous pensons l’avoir perdue) – au plus intime et au plus criant de notre désir. « Quel est l’homme qui veut la vie ? » (Psaume 33, 13) C’est ce désir que Jésus Christ éveille, qu’il interroge en nous et vient rejoindre. L’homme Jésus, pionnier du Père, aspirant au Père et nous entraînant vers lui. Au milieu d’une dévastation sans précédent que nous devons envisager avec lucidité et assumer avec courage – dévastation de tout un paysage culturel et de tout un édifice religieux –, il est des assises qui demeurent, des vivres à partager, des « exercices  » qui peuvent – qui doivent même toujours rythmer notre temps et structurer notre organisme spirituel dans l’attente, non de lendemains qui chantent, mais du laborieux Aujourd’hui qui est aussi le Royaume : il y a la fréquentation persévérante des Écritures, la prière de simple adhésion au réel et de simple présence au « Dieu inconnu » (Ac 17, 23), la liturgie des heures alimentée par l’eau courante des Psaumes, la conversation avec ceux qui, se tenant avec nous dans les mêmes régions d’étonnement, d’émerveillement et d’inquiétude, « cherchent la divinité pour l’atteindre, si possible, comme à tâtons » (Ac 17, 27). Peut-être pourrions-nous relire cette phrase de l’épitre aux Hébreux (7, 17) qui suggère, si nous savons nous la retraduire pour nous-mêmes, tout le travail, tout l’effort plus que jamais nécessaire de notre foi : «  Aussi Dieu, voulant faire voir aux héritiers de la promesse l’immutabilité de son dessein, s’engagea-t-il pas serment, afin que par deux réalités immuables, dans lesquelles il est impossible à Dieu de mentir, nous soyons puissamment encouragés – nous qui avons trouvé un refuge – à saisir fortement l’espérance qui nous est offerte. En elle, nous avons comme une ancre de notre âme, sûre autant que solide, et pénétrant par-delà le voile, là où est entré pour nous, en précurseur, Jésus. » Il nous faut donc à la fois tenir l’ancre et admettre la présence, la consistance du voile qui demeure.

Tout ce qui aujourd’hui, en Église, aux frontières de l’Église, loin de l’Église, ne descend pas, ne va pas fouiller jusqu’à ces régions vitales, brûlantes et dramatiques où se pose l’acte de foi, avec toute la mise en question qui l’accompagne, n’est que bavardage superficiel et inutile. Mais peut-être est-ce fond qui manque le plus, aujourd’hui, dans ce qu’on lit, dans ce que l’on entend, dans ce qui ne fait que du bruit ou se replie dans un mutisme indigent. Tout ce qui est partisan ne fait que singer des comportements mondains et campe dans l’accessoire. Il ne s’agit pas de nous installer dans des lieux où s’affirme, voire se revendique, avec des styles et des conditionnements antagonistes, une identité catholique officielle, mais de nous avancer humblement, modestement, vers un lieu ouvert où commence et recommence une « christianité » fondamentale, appuyée sur la Parole vive et passée à l’épreuve redoutable de notre condition humaine fraternellement partagée. C’est un peu de cela qui transpire des Confessions d’Augustin (X, 27, 38), et c’est pourquoi je me tais pour lui laisser la parole :

« Bien tard je t’ai aimée, ô beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard je t’ai aimée ! Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors, et c’est là que je te cherchais, et sur la grâce de ces choses que tu as faites, pauvre disgracié, je me ruais ! Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi ; elles me retenaient loin de toi, ces choses qui, pourtant, si elles n’existaient pas en toi, n’existeraient pas. Tu as appelé, tu as crié et tu as brisé ma surdité ; tu as brillé, tu as resplendi et tu as dissipé ma cécité ; tu as embaumé, j’ai respiré et j’aspire à toi ; j’ai goûté, et j’ai faim et j’ai soif  ; tu m’as touché et je me suis enflammé pour ta paix.  »

 François Cassingena-Trévedy

(1) François Cassingena-Trévedy fait allusion aux lettres qu’il a écrites depuis le déclenchement de la pandémie et qui ont été ensuite réunies dans un livre, Chroniques du temps de peste, Tallandier, 2021. 

Source : Lettre de l’estive | NSAE

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