CCBF:« Nous donnons de la voix pour ceux que l’on n’entend pas. »

Paule Zellitch, présidente de cette organisation singulière dans l’univers catholique, revient sur les évolutions et sur les défis que la Conférence catholique des baptisé-e-s francophones entend relever.

Interview Sophie Lebrun Publié le 08/02/2021 La Vie (en ligne)

Même par écran interposé, on sent une énergie hors cadre chez Paule Zellitch. « Attention, je peux parler de tout ! Mais c’est parce que je suis une passionnée… et notamment du Christ », précise la présidente de la Conférence catholique des baptisé-e-s francophones (CCBF) dans un grand éclat de rire.

Ancienne cheffe d’entreprise, Paule Zellitch a fait « une rencontre intérieure, surpuissante avec le Christ » alors qu’elle s’approchait de la cinquantaine. « Je suis une convertie, à 100 %. Le Christ est le centre de ma vie. On s’est rencontrés, on ne se lâche plus », confie-t-elle.

Après des études de théologie, sa « seconde vie » l’amène à travailler six ans en responsabilité au Service national des vocations à la Conférence des évêques de France (CEF). Aux débuts des années 2010, elle suit avec un intérêt grandissant la naissance puis les travaux de la Conférence catholique des baptisé-e-s francophones jusqu’à entrer au conseil d’administration puis au bureau de cette association.

La théologienne donne aujourd’hui des cours de Bible au Centre d’enseignement de théologie à distance (Cetad, Institut catholique de Paris) et au Centre Sèvres, ainsi qu’auprès de l’Enseigne des Oudin, une fondation culturelle. Depuis plus d’un an, elle a été élue à la suite d’Anne Soupa, cofondatrice de la CCBF, à la présidence.

Entretien.

Début 2021, vous avez annoncé un « élargissement » de votre audience. Comment cela se traduit-il ?

Ces dernières années, nous avons augmenté nos effectifs de près de 50 %. Fin 2020, nous étions 1500 adhérents ; les vidéos de nos conférences trouvent leur public (4 000 visionnages sur Youtube, 20 000 sur Facebook) ; nos sympathisants sont très nombreux, puisque nous pouvons mener des campagnes mobilisant plus de 10 000 personnes, et très réactifs. La moyenne d’âge rajeunit avec de plus en plus de quinquagénaires qui nous rejoignent et quelques jeunes qui nous découvrent.

Il y a une vraie appétence pour que la parole circule dans l’Église. Notre slogan, « Ni partir ni se taire », touche autant un public qui se trouve dans la nef que sur les parvis, ou qui s’en est éloigné. Nous donnons de la voix pour eux, qui sont loin d’être minoritaires mais que l’on voit, que l’on entend peu ou pas dans l’Église.

Votre présidence marque-t-elle un tournant, une rupture avec le Comité de la jupe d’où est née la CCBF ?

Ce sont deux entités différentes. La CCBF est née de l’engagement de deux femmes qui ont agrégé autour d’elles d’autres personnes jusqu’à parvenir à une organisation performante. Le collectif ainsi créé a eu un rôle important et continue de l’avoir, tout en ayant évolué. En ce qui me concerne, je suis très attachée à ce que la CCBF expose des faits tout en proposant, en face, des voies de résolution. Au-delà des cœurs qui saignent, nous portons hors du huis clos ecclésial des propositions d’actions à mettre en œuvre rapidement parce que les dysfonctionnements sont tels qu’il est impossible de ne pas réagir vite.

Quel regard portez-vous sur la crise de l’Église catholique ?

Elle n’est pas récente. La question des abus spirituels et des violences sexuelles n’est pas une nouveauté dans l’Histoire, mais ce qui change, c’est la quantité des victimes, leur visibilité accrue et surtout, que notre société devient intolérante à cela : n’est-ce pas le signe que les valeurs de l’Évangile sont actives dans notre société ? Mais la crise met en relief la perpétuation de ces méfaits dans l’Église catholique et le silence des évêques. À vouloir protéger d’abord l’institution, le cœur de l’Évangile se perd. On sent, aussi, la tentation de placer les responsabilités sous une « solidarité dans le péché ». Or les laïcs n’avaient pas le pouvoir d’arrêter cela, les autorités ecclésiales oui !

Vous avez interpellé plusieurs fois les évêques. Ont-ils répondu ?

Fin 2019, alors que nous allions publier une lettre publique concernant l’indemnité pour les victimes, la CEF nous a contactés et Thierry Magnin, à l’époque secrétaire général et porte-parole, nous a reçus. C’était la première fois depuis la création de la CCBF. Nous devions nous revoir, et si la situation ne nous l’a pas encore permis, je sais que nos échanges ne sont pas tombés dans l’oreille d’un sourd.

Parfois, on a l’impression que vous prenez systématiquement le contre-pied des évêques…

Nous ne faisons qu’appeler à ce que l’on vive un catholicisme d’adulte, dans lequel nous pouvons discuter, clercs et laïcs, en vis-à-vis, reconnaissant en l’autre un partenaire et pas une menace ou un prescripteur de pensées. Cette Église est structurée de telle manière que les évêques sont de facto les seuls interlocuteurs : nous ne pouvons donc être dans un échange de paroles publiques qu’avec eux ! Beaucoup s’imaginent qu’on serait alors « anti-évêque » mais en l’état, ils sont les arbitres, les responsables. La « conférence » est d’abord un endroit où l’on confère, où l’on parle. Les baptisés, c’est tout le peuple de Dieu et il y a des prêtres parmi nous.

Contre-pouvoir face aux évêques, syndicat pour les baptisés… Qu’est-ce que la CCBF aujourd’hui ?

À notre création, certains évêques étaient outrés que l’on choisisse d’être une « Conférence », comme si eux seuls pouvaient « conférer » au nom de tous, alors que « tous » ne sont pas en lien avec eux. Mais tout le monde, notamment chez les laïcs, n’a pas perçu notre naissance comme une mise en confrontation.

Ni syndicat ni contre-pouvoir, nous sommes un réseau avec des groupes locaux, certains sont des associations loi 1901, d’autres informels, quelques-uns sont associations privées de fidèles. La « conférence » est d’abord un endroit où l’on confère, où l’on parle. Les baptisés, c’est tout le peuple de Dieu et il y a des prêtres parmi nous. Notre approche est collaborative, un fonctionnement « natif » des chrétiens selon nous.

Comment faire pour que l’image de l’Église catholique dans la société ne soit pas réduite à la seule opinion personnelle d’un évêque ? Voilà l’un des enjeux de nos prises de paroles et de nos actions. Avec pour objectif : la réception de l’Annonce parmi nos concitoyens.

Comment s’élabore votre parole publique ?

Entre le conseil d’administration, le bureau et les retours du terrain, nous échangeons rapidement quand nous relevons un fait d’actualité qui mérite que l’on partage notre point de vue.

Nous sommes toujours au moins deux ou trois à travailler les communiqués de presse, mêlant des expertises et regards variés, qu’il faut accorder. La sensibilité des gens de la CCBF est convergente sur de nombreux points et quand il le faut, nous avons des processus consultatifs poussés que nous mettons en œuvre.

Que prévoyez-vous pour le synode sur la synodalité convoqué par le pape François pour 2022 ?

Nous appelons depuis longtemps au lancement d’une consultation de tous les baptisés. Les instruments pour le faire existent ! On ne peut plus être dans une démarche dite synodale où seuls certains catholiques, triés sur le volet, sélectionnés par habitude ou proximité, s’expriment dans des cadres définis. Notre appel n’a pas pour but de déstabiliser les évêques. Au contraire, nous tendons ainsi une vraie perche, en confiance ! Car nous pensons qu’il est possible de renouer le dialogue entre tous les baptisés, de construire ensemble pour être à nouveau en phase. Les évêques ont commencé à le faire sur les questions écologiques. On ne comprendrait pas que l’on joue la consultation dans ce domaine… et pas sur d’autres chantiers si importants.

Promesses d’Église : avec ou sans la CCBF ?
Fin octobre 2020, une polémique éclate : le collectif d’associations et mouvements Promesses d’Église a-t-il sciemment évité d’associer la CCBF à son action ? « On n’est pas dans le même positionnement », tranche Paule Zellitch aujourd’hui, comme elle le disait déjà à l’époque. De fait, la CCBF s’est construite en fédérant de nombreux groupes locaux.

Promesses d’Eglise est, elle, la rencontre de représentants de structures catholiques qui commencent tout juste à mettre en œuvre des réunions locales. Deux manières de vivre le dialogue des baptisés dans l’Église, deux moyens de mobiliser les catholiques pour penser des réformes dans l’institution afin de lutter contre la « culture de l’abus » dénoncée par le pape François.