Du fanatisme

Dans ce nouvel ouvrage, Adrien Candiard identifie l’absence de Dieu, et non l’excès, comme la cause principale du fanatisme religieux. Une réflexion qui prend une dimension particulière alors que la France est à nouveau frappée par un attentat terroriste avec l’assassinat d’un professeur d’histoire, décapité à la sortie de son collège, à Conflans-Ste-Honorine(Yvelines).

L’auteur, théologien dominicain vivant au Caire, spécialiste de l’Islam, part d’un fait divers : l’assassinat à Glasgow d’un épicier pakistanais à la veille de Pâques 2016 ; celui-ci avait souhaité « Joyeuses Pâques » à un voisin chrétien, vœu que l’assassin, un coreligionnaire musulman, estimait devoir mériter la mort…

Partant de ce fait divers, Adrien Candiard déroule une réflexion qui veut montrer que le fanatisme islamiste (mais les autres confessions religieuses, chrétiennes notamment, ne sont pas indemnes de cette maladie) n’a pas pour racine principale une maladie psychique ou une cause politique, ou sociologique, mais bien une origine théologique 2.

Les origines du fanatisme islamique

Pour l’Islam, il situe cette origine au 14esiècle avec Ibn Taymiiya, ce dernier se référant lui-même à plus ancien : l’imam irakien Ibn Hanbal au 9esiècle.

La pensée de ce dernier est la suivante : rien n’est semblable à Dieu qui est l’absolu transcendant. Radicalement différent du monde créé, nous ne pouvons rien connaître de lui, ni avoir la moindre relation avec lui. Tout ce que nous connaissons de lui, c’est sa volonté exprimée dans le Coran, ses commandements, qui s’imposent, à l’exclusion de toute autre considération, aux croyants musulmans.

Alors qu’un chrétien se définit par sa relation à Dieu et par les œuvres qui en découlent, ceci n’a aucun sens pour un pieux musulman, qui ne peut prétendre avoir la moindre relation personnelle avec Dieu, puisque nous n’en connaissons pas la nature. Pour lui, aimer Dieu consiste seulement à faire sa volonté. Faire, c’est être. Faire comme les chrétiens – même pour une action banale consistant à fêter joyeuses Pâques –, c’est cesser d’être musulman. C’est devenir un apostat, ce qui mérite la mort en droit musulman.

Cette théologie hanbaliste, que Candiard appelle un pieux agnosticisme, est un courant théologique assez marginal dans l’histoire religieuse musulmane, mais qui a connu une vigueur nouvelle au 20e siècle avec le salafisme, cette théologie du refus de la théologie, dont Dieu est absent, sauf sous la forme de commandements.

Le salafisme, théologie dont Dieu est absent

Un certain nombre de musulmans sont aujourd’hui influencés par cette théologie-là, sans savoir qu’elle n’est en Islam qu’une théologie parmi d’autres. En refusant un Dieu accessible à la raison et à la relation, le hanbalisme présente un Dieu qui s’identifie à ses commandements, investis d’une forme d’absolu. Le succès récent d’une théologie qui absolutise les commandements explique l’engouement de l’Islam contemporain pour des questions marginales, voire absentes de l’Islam, qu’elles soient alimentaires (halal) ou vestimentaires (port du voile, barbe). « Avoir la foi, c’est inscrire dans sa chair même (barbe, voile) sa soumission à la loi divine. » Dès lors, « reprocher à ces croyants de se perdre dans des détails secondaires, écrit Candiard, et d’en oublier l’essentiel, la relation à Dieu, c’est entamer un parfait dialogue de sourds. »

Cette clef de lecture théologique permet de rendre compte du fanatisme plus finement qu’avec les seules explications psychologiques, politiques ou sociales, qui écrasent les distinctions entre les différentes formes de fanatisme religieux. Ce dernier n’appartient pas en propre à l’Islam. Voltaire (dans son Dictionnaire philosophique) donne de nombreux exemples de fanatisme chez les chrétiens, en particulier les massacres de la Saint-Barthélemy 3.

Le fanatisme se passe de Dieu

Les théologies qui conduisent au fanatisme sont fort différentes les unes des autres, et leurs fruits ne se ressemblent pas toujours. Mais elles ont quelque chose en commun que Candiard soupçonne d’être à la racine du fanatisme : ce sont des théologies qui ont mis Dieu à l’écart. Le fanatisme est un bannissement de Dieu, presque un athéisme, un athéisme qui ne cesse de parler de Dieu, « mais qui, en réalité, sait fort bien s’en passer ».

Cette définition du fanatisme mérite pour le moins une explication. Car on pense très généralement que le fanatisme provient d’un excès de Dieu et non de son absence. Le bon sens ne réside-t-il pas dans la modération ? In medio stat virtus, nous dit l’adage latin. Dans le domaine de la foi, faire de la modération une vertu (cf. le souhait si souvent formulé de voir des ‘musulmans modérés’ renier les fanatiques islamistes) conduit à donner raison aux violents et aux sectaires qui clament, eux, qu’ils sont les vrais musulmans. Notre société accepte du religieux les aspects qu’elle juge positifs (la morale, les fameuses valeurs), mais rejette ce qu’elle juge excessif, ou peu croyable, à commencer par la foi elle-même. En matière de religion, nos contemporains craignent davantage l’excès que le défaut. C’est en cela qu’ils se trompent, estime Candiard, car « le fanatisme n’est pas la conséquence d’une présence excessive de Dieu, mais au contraire, la marque de son absence ».

À la place de Dieu, les idoles

Car la place ainsi laissée vide par cette absence ne le reste pas longtemps : elle est vite occupée par quelque chose que la Bible appelle une idole. Pour jouer le rôle de Dieu, on le remplace par quelque chose qui lui ressemble. Pour les Hébreux dans le désert, impatients de voir Moïse redescendre du Sinaï, c’était le veau d’or.

Dans le cas du hanbalisme, ce sont les commandements. Ce n’est pas Dieu, mais ce n’en est pas très loin.

Le fondamentalisme biblique des chrétiens absolutise, pour sa part, chaque verset de l’Écriture. C’est oublier que la Parole de Dieu, c’est le Christ, et non le livre qui y donne accès. Si Dieu seul est Dieu et absolu, alors la Bible est relative. Idole aussi, la liturgie, quand elle cesse d’être le culte du Dieu vivant pour devenir le culte de la liturgie elle-même. On peut idolâtrer ainsi la religion, les saints, la Vierge Marie…

Le fanatisme commence quand je veux faire rentrer l’infinité de Dieu dans l’étroitesse de mes idées, de mes enthousiasmes, de mes haines.

Les fausses alternatives à la religion

Alors, pourquoi, disent beaucoup, ne pas se débarrasser de ces religions qui risquent de provoquer fanatisme et violence ? Ce serait oublier que les idéologies profanes (le progrès, l’histoire, la classe, la race, la planète…) ont provoqué également, et provoquent encore, fanatisme et violence à des niveaux infiniment plus meurtriers, surtout quand elles ont voulu se débarrasser de Dieu. Profane ou religieux, le fanatisme a la même origine : l’absence de Dieu. Le meilleur moyen de ne pas le remplacer, c’est de le laisser à sa place. Parce que Dieu seul est Dieu.

À l’appui de son raisonnement, Adrien Candiard convoque Blaise Pascal :

« On se fait une idole de la vérité même, car la vérité hors de la charité n’est pas Dieu ; elle est son image, et une idole, qu’il ne faut point aimer ni adorer. Et encore moins faut-il aimer ou adorer son contraire, qui est le mensonge. »

Pascal écrivait aussi à sa sœur Gilberte : « Je suis en colère contre ceux qui veulent absolument que l’on croie la vérité lorsqu’ils la démontrent, ce que Jésus-Christ n’a pas fait en son humanité créée. »

Les démons de l’Évangile connaissent beaucoup de vérités sur Dieu (cf. Marc 1, 23), mais « ils refusent un élément essentiel et premier : son amour. Ils ne sont pas perméables au salut, qui n’est pas autre chose que l’accueil de l’amour de Dieu ».

Ainsi, pour Candiard, le fanatisme est une maladie de la vie spirituelle. Installée à la place de Dieu, l’idole crée un monde clos et cohérent que le réel ne peut jamais venir heurter. La Parole de Dieu, quant à elle, ne fait pas le vide autour d’elle, comme si elle devait exister seule. Elle vient au contraire éclairer un réel complexe, évolutif, et souvent dérangeant.

Quels remèdes au fanatisme ?

En conclusion de son opuscule, Adrien Candiard évoque les réponses, les remèdes contre le fanatisme. Par-delà les programmes de ‘déradicalisation’, il est « sceptique sur les moyens à disposition d’une société agnostique pour faire face à des problèmes authentiquement religieux ». Il ne voit d’autre remède que le développement de la vie spirituelle, un chemin personnel de conversion au Dieu vivant. Il s’agit d’approfondir notre relation à Dieu, « toujours difficile, problématique, mystérieuse, où il s’agit de laisser à Dieu seul cette place absolue qui n’appartient qu’à lui ». « Dieu seul est Dieu, et il m’aime », voilà le cœur de ma foi, résume Adrien Candiard.

Ne voulant pas laisser ainsi ses lecteurs sur leur faim, Candiard propose trois remèdes tirés de sa pharmacopée personnelle :

  1. La théologie, qui est bien autre chose qu’un fatras de culture religieuse, mais une réflexion critique, un effort rationnel pour rendre compte de la foi.
  2. Le dialogue interreligieux, à condition qu’au lieu de parler de nous-mêmes, nous parlions de Dieu avec l’autre.
  3. La prière, silencieuse et personnelle, qui est la rencontre, déroutante et transformante, avec le Dieu vivant.

Voltaire et les Lumières voyaient dans la maladie qu’est le fanatisme une folie liée à l’excès de religion, qu’il faudrait soigner par le recours à la raison et l’éloignement de la religion. Après plus de deux siècles, force est de constater que ce traitement a échoué. L’éducation et la sécularisation n’ont nullement eu raison du phénomène.

Cet échec nous oblige, pense Adrien Candiard, à cesser d’ignorer par principe « le sens spirituel de l’enfermement fanatique, qui est le refus de la spiritualité, de la relation à Dieu, de l’amour personnel de Dieu ».

Ce n’est pas une position confortable. Aimer Dieu, et accepter de se laisser aimer par lui, « c’est une drôle d’aventure », une aventure spirituelle qui tourne le dos aux facilités médiocres que le monde peut offrir. Cela tombe bien, écrit notre auteur, car « on ne détournera pas du fanatisme ceux que pourrait tenter sa fausse radicalité, en leur proposant de l’eau tiède, mais bien en leur offrant la vitalité d’une eau vive, jaillissant en vie éternelle ».

François Desouches

article du site de la CCBF (baptises.fr)

Du Fanatisme. Adrien Candiard  – Cerf, octobre 2020, 96 pages-

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[2] Candiard définit très simplement la théologie comme « un discours raisonné et critique sur la foi et sur Dieu ».

[3] De cette violence religieuse effrayante, on ne peut guère accuser le hanbalisme, écrit Candiard. Celui-ci évoque une théologie développée à la fin du Moyen-Âge, qui a influencé tant les protestants que les catholiques, et qui exposait une doctrine de la liberté de Dieu le soustrayant à la raison et ressemblant fort à de l’arbitraire.