Laudato si’, cinq ans déjà…

Laudato si’,  une réception qui se poursuit

Pour les théologiens, la réception désigne la manière dont un concile ou une encyclique est accepté, mis en œuvre, jusqu’à être intégré dans les pratiques habituelles des communautés chrétiennes et des personnes. De ce point de vue, le suivi de la production éditoriale à destination du grand public, cinq ans après la publication de Laudato si’ (24 mai 2015), dit quelque chose de la réception de ce texte.

Et du chemin qui reste  à parcourir.
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Génération climat. L’avenir de nos enfants est en jeu, de Lorna Gold, traduit de l’anglais par Isabelle Dufour, Nouvelle Cité, 2020, 204 p., 19 €

Ce livre est un témoignage à la première personne d’une prise de conscience des enjeux liés au climat. L’auteur, avocate irlandaise, membre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), et œuvrant pour plusieurs ONG dont la Caritas Irlande relate son propre itinéraire qui l’a conduit à s’intéresser aux questions relatives au climat alors qu’elle était avant tout préoccupé par les problèmes de pauvreté et d’inégalité dans le monde. « A l’époque [jusque fin 2004], ceux qui travaillaient pour la lutte contre la pauvreté mondiale avaient tendance à penser que le changement climatique était du ressort d’organismes comme Greenpeace ou les Amis de la Terre. Ce n’était pas notre problème. Cela avait à voir avec les ours polaires et les pingouins plutôt qu’avec la résolution des graves problèmes touchant à la pauvreté dans le monde et aux droits de la personne. Un doute planait quant à ce focus sur les questions environnementales, de peur que ce soit là une manière d’entraver la lutte contre la pauvreté dans les pays en voie développement » (p. 35), témoigne Lorna Gold.

Conversion écologique et spirituelle

Activiste et mère de famille, elle raconte comment l’expérience de la maternité a changé sa manière de voir et est à l’origine d’un itinéraire spirituel et d’un renouveau de son engagement. La lecture de Laudato si’ l’a conduite sur un chemin de conversion écologique et spirituel. « Cette ‘conversion écologique’ a consisté pour moi en quelque chose de très simple – reconnaître la Terre comme étant ma mère et demander pardon. Demander pardon pour les fois où je l’ai prise pour acquise, pour les fois où j’ai oublié de demander la permission, négligé de la protéger ou d’apprécier sa beauté » (p. 130).

Ceci lui a permis de redécouvrir « cette énigme que nous appelons Dieu » et d’appréhender d’une manière nouvelle sa foi chrétienne. « Dépassant ma conception du christianisme, qui était devenue parfois un peu litanique et dualiste, mes yeux se sont ouverts à la nature comme une fenêtre s’entrouvrant sur le plus profond mystère qui soit et que chaque personne et chaque être vivant partagent – la grande question du ‘Pourquoi ?’. Et ce ‘pourquoi ?’ semblait résonner de mille et une manières dans la trame de l’existence, dans la ‘main’ de la Providence, d’une présence bienveillante qui permet aux choses d’advenir et leur insuffle la vie (…) De quelque chose de miraculeux, de presque magique et parfois d’irrationnel, le mystère chrétien est ainsi passé à quelque chose qui est inscrit dans la nature, de l’infiniment petit à l’infiniment grand. » (p. 131).

Le « mouvement de tous les mouvements »

Mais aussi vital soit-il le lien renouvelé avec la nature ne peut suffire à lutter contre le réchauffement climatique. « Développer mon goût de la nature était une première et nécessaire étape, mais la suivante, qui se poursuit encore aujourd’hui, est de remédier à ma propre complicité dans la destruction de la nature » (p. 142), écrit Lorna Gold pour qui il est plus qu’urgent de se joindre au « mouvement de tous les mouvements » (p. 174) qu’est le mouvement planétaire pour le changement. Elle donne l’exemple de la campagne pour le désinvestissement des énergies fossiles, qui témoigne d’une « mobilisation pour l’environnement qui ne ressemble à aucune de celles qui ont eu lieu auparavant » (p. 179). Voilà une raison d’espérer. Il n’y a rien d’inéluctable. Il est possible d’infléchir le cours de l’histoire… Le témoignage de Loran Gold est une invitation à entrer dans cette dynamique, où chacun a un rôle à jouer.

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Notre terre. Éloge de la frugalité, de François Bal, Artège, 2020, 170 p., 14 €

« Si solide qu’elle soit dans sa constitution, [la] doctrine [sociale de l’Église] est aussi peu connue qu’enseignée », regrette François Bal, dans ce petit livre sur la frugalité.

« On peut presque dire que dans son état actuel, elle est quasiment intransmissible », poursuit l’ancien directeur de l’Office chrétiens des personnes handicapées (OCH). D’où l’urgence de la réécrire,  si l’on veut être au rendez-vous des enjeux de ce temps, notamment eux qui tournent autour de l’écologie.

Pour pouvoir affirmer que la terre est à chacun de nous, il faudrait que nous puissions « dire notre terre, comme nous disons Notre Père », écrit François Bal. Dans cette perspective, et en écho à Laudato si’ qui dénonce « l’abus de biens », il  propose une réflexion en deux temps qui s’attache d’abord à la possession de biens, puis à leur usage. La première partie du livre est consacrée au droit de propriété, et la deuxième à la frugalité et à la sobriété.

Revoir nos pratiques d’héritage

L’auteur mobilise des sources diverses (écritures, Pères de l’Église, théologiens…) pour tenter de renouveler le langage de la doctrine sociale de l’Église et le rendre accessible à tous. Quitte au passage à faire des propositions provocantes. Par exemple, au sujet de la transmission du patrimoine, il suggère que l’Église décrète « des règles contraignantes pour les chrétiens en ce qui concerne l’héritage ». « L’Église pose des règles à la pratique religieuse, aux pratique sexuelles et aux pratiques sociales. Pourquoi n’en donnerait-elle pas pour la pratique patrimoniale et successorale ?, justifie-t-il. Cela ne porterait-il pas de façon beaucoup plus directe à des options de charité, que d’autres aspects réglementés ? » Un livre simple qui propose quelques piste d’action pour un partage plus juste des ressources de la terre.

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3Parler de la création après Laudato si’, Collectif, sous la direction d’Elena Lasida, préface de Mgr Feillet, Bayard, 2020, 188 p. 17,90 €

Réalisé sous l’égide du Conseil Famille et Société de la conférence des évêques de France, et dirigé par Elena Lasida, ce collectif rassemble les contributions de théologiens et philosophes de tradition catholique (François Euvé, André Talbot), protestante (Alfred Marx) et orthodoxe (Antoine Arjakovsky).

Destiné au grand public, il est une invitation à se demander « ce qui nous pousse, en tant que chrétiens, à nous engager dans ce changement d’attitude qui est requis par les défis auxquels nous devons faire face » (p. 17), comme le rappelle le pape François dans Laudato si’. Un des objectifs de ce livre est assurément de mieux cerner les contours de l’écologie intégrale promue dans le chapitre 4 de Laudato si’.

Écologie intégrale

La proposition est de considérer « la question écologique sous l’angle de la Création ». « Le présent ouvrage propose une traversée de la théologie de la création, du commencement jusqu’à la fin, du geste initial du Créateur jusqu’à l’accomplissement du salut pour toutes les créatures. (…) De cette histoire, toutes les créatures sont partie prenante, à commencer par l’homme et la femme, créés ‘à l’image et à la ressemblance’ de Dieu (Gn 1, 26), écrivent François Euvé et Elena Lasida dans leur introduction (p. 19).

Que veut dire créer ? qu’elle est la place de l’humain au sein du monde ? d’où vient le mal ? que pouvons-nous espérer ? Ces questions abordées au fil des chapitres touchent à des aspects essentiels de la foi chrétienne. C’est en fin de compte un catéchisme de base pour temps de crise écologique qui nous est proposé ici, dans un esprit œcuménique, pour faire sienne les exigences d’une écologie intégrale dans tous les aspects de notre existence.

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4L’écologie intégrale au cœur des monastères. Un art de vivre, sous la direction de François You et Nathalie de Kaniv, Parole et Silence, 2019, 280 p., 20 €

Dans Laudato si’, dans un développement consacré au travail, le pape François en vient à évoquer la « révolution » apportée par la saint Benoît de Nursie quand il a proposé que « ses moines vivent en communauté, alliant la prière et la lecture au travail manuel (…). On a appris à chercher la maturation et la sanctification dans la compénétration du recueillement et du travail. Cette manière de vivre le travail nous rend plus attentifs et plus respectueux de l’environnement, elle imprègne de saine sobriété notre relation au monde » (LS, n° 126).

Une expérience plus que millénaire

Même si le propos est bref, il désigne très clairement la vie monastique comme une ressource pour inventer le monde de demain. Et c’est la voix de la vie monastique au  sujet de l’écologie intégrale que Nathalie de Kaniv, historienne, membre correspondant de  l’Académie des inscriptions et des belles lettres, et  François You, Père abbé de l’Abbaye de Maylis (landes) et président de la Conférence Monastique de France, ont voulu faire entendre. « La vie monastique doit s’exprimer sur l’écologie. Son histoire, sa tradition la placent en situation privilégiée pour exprimer une parole de vie. L’Église, bien sûr, mais aussi la société entière ont besoin de sa parole, bien plus, de son expérience, de sa sagesse, de son art de vivre, plus que millénaires », avancent-ils en introduction pour justifier leur projet qui donne la parole à différentes communautés, mais aussi à quelques experts.

Cohérence de vie  et appel à la conversion

Les contributions, sous forme témoignages, de réflexion théologiques ou spirituelles, abordent de très nombreux sujets (les relations fraternelles, l’hospitalité, le travail, le choix d’une activité économique la dimension esthétique de la vie monastique…), illustrant la cohérence de « l’art de vivre » des moines et moniales.

Mais cette cohérence appelle aussi des conversions personnelles et communautaires, comme en témoigne le frère Joseph, de l’Abbaye Notre Dame de Maylis. Le moine raconte comment une attaque des plantations de la communauté par un charançon  a amené les frères à approfondir la conscience du lien qui se tisse entre le végétal et l’humain : la présence du charançon signalait un déséquilibre dans le rapport à la terre et à la plante. « Ce qui semblait n’être que le signe de la mort (la présence du charançon) fut en fait le point de départ d’un nouveau chemin. En accueillant  et en nommant notre ‘mort’ à travers cet insecte, nous avons pu laisser jaillir une vie nouvelle. En acceptant d’entrer en dialogue avec lui, nous avons découvert le message  de vie dont il était porteur, et dont nous ne soupçonnions pas  tout le rayonnement qui s’ensuivrait », conclut-il.

Une résistance prophétique

L’art de vie monastique témoigne aussi d’une forme de résistance face à l’envahissement de la technique, du consumérisme. La communauté  des carmélites de Mazille témoigne de son choix de limiter  l’intrusion d’internet :  » Le rapport  à internet entraîne un certain rapport au temps immédiat, dont nous ne voulons pas être esclaves. Certains sœurs ont ainsi été désignées  pour répondre au courriel durant un temps imparti à cet office. Et toutes les relations personnelles, familiales, amicales demeurent épistolaires, d’un commun accord : la lettre de papier porte en elle bien plus qu’un message, elle a quelque chose d’incarné, et aujourd’hui, de décalé, qui lui donne une force. » Cette sobriété dans l’usage d’internet est aussi une manière de faire vivre la clôture qui sert à protéger l’intériorité : « La clôture  nous renvoie à la limite, à l’autolimitation, à la question du sens de notre ‘être-là’, et donc à ce qui est au centre, le Christ.  »

A travers des choix qui peuvent sembler anachroniques ou anodins, la vie monastique assume sa dimension prophétique qui est un appel lancé au monde. Ainsi que l’écrivent Nathalie de Kaniv et François You dans leur conclusion : « Les mesures à prendre pour mieux gérer les ressources énergétiques ou pour lutter contre  le réchauffement climatique sont importantes, décisives même, mais elles ne constituent pas le tout d’une attitude vraiment écologique. Il s’agit surtout d’un état d’esprit  à acquérir, ou plutôt à laisser  grandir en soi, en réponse  à l’appel du Créateur qui a placé l’homme au sommet de la création  pour la prolonger en son nom. »

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Pour marquer les cinq ans de la signature de son encyclique Laudato si’, le 24 mai 2015, le pape François a lancé une semaine Laudato si’ sur le thème : « tout est lié ». Du 16 au 24 mai 2020, les fidèles sont invités à réfléchir, à se former, et à prier aussi pour un avenir plus juste et plus durable.

Un site a été créé à cette occasion qui propose diverses ressources et activités. https://laudatosiweek.org/fr/home-fr/

« Faire les liens entre diverses réalités et actions en et hors Église »

Dans le même esprit, la Conférence des évêques de France a annoncé ce 20 mai le lancement d’un magazine en ligne consacré à l’écologie intégrale.

Selon le communiqué de presse de la CEF, ce webzine  toutestlie.catholique.fr 

a pour projet  « de faire les liens entre diverses réalités et actions en et hors Église », et d’accompagner l’élan donné à la réflexion sur l’écologie donné lors de l’assemblée plénière des évêques à Lourdes en novembre dernier, en présence de nombreux laïcs, « en participant à la réflexion, en dialoguant avec le monde, en mettant en lumière des actions ».

Ce webzine, prévu pour s’inscrire dans la durée, est structuré en quatre grandes rubriques qui correspondent à la démarche de discernement proposée par Laudato si’ :

constater,

enraciner,

comprendre

et agir.

La dimension contemplative qui fait partie d’une écologie intégrale n’est pas oubliée, le magazine se voulant également « une invitation à l’action de grâce, à la prière, à l’intercession ».  A découvrir.

Dominique Greiner  https://doctrine-sociale.blogs.la-croix.com/laudato-si-cinq-ans/2020/03/23/

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