Atelier de lectures des textes du dimanche: Les disciples d’Emmaüs

Jésus ressuscité se manifeste aux siens sans grandiloquence ni effet spectaculaire: rien de tout cela sur le chemin entre Jérusalem et Emmaüs!  (Anne Soupa) Nous pouvons même aller plus loin… Sur la route d’Emmaüs, Cléopas et son compagnon n’ont à aucun moment conscience de cheminer avec Jésus ressuscité. Seule sa disparition revêt un caractère surnaturel. Nous pouvons donc nous mettre à la place du compagnon qui n’est pas nommé et nous introduire dans ce dialogue aux rebondissements inattendus.

Nous étions six à nous retrouver par Internet pour échanger sur ce passage du 3éme évangile, confinés comme l’étaient les apôtres dans l’évangile de Jean mais en compagnie d’une amie protestante bibliste et psychanalyste. Ce qui nous a permis de nous poser des questions sur le texte et sur nous-mêmes…

Nous découvrons très vite quels sont les espoirs déçus des deux disciples. L’étranger s’abstient néanmoins de « combler leur manque ». Sa conduite fait davantage penser à un psychothérapeute qu’à un professeur de théologie. Cléopas et son ami semblent du reste avoir commencé leur travail de deuil avant que ne débute le récit : ils sont déjà en marche et échangent de manière contradictoire et vigoureuse. C’est peut-être aussi ce que nous devons faire lorsque nous avons été blessés dans notre amour propre ou nos convictions.

En règle générale, mais encore plus dans les moments difficiles, nous aimons retrouver d’autres personnes qui partagent notre « ressenti ». Les disciples d’Emmaüs, pour leur part, n’ont pas droit à un message de consolation. Le voyageur qui les a rejoints ne s’apitoie pas sur leur sort. Il ne donne pas l’impression d’être de la boutique, de partager leurs codes. L’épreuve de l’altérité (la rencontre de quelqu’un qui ne partage pas nos préoccupations) semble venir s’ajouter à la désillusion du départ causée par la mort  de Jésus et le maintien de l’occupation romaine.

Que penser du récit que font les deux disciples ? Dans les récits de la Passion les autorités judéennes sont mises en cause mais la croix est un supplice de l’occupant romain – mais ici il n’en est pas fait la moindre mention. Alors qu’aucun des apôtres ne semble avoir le beau rôle lorsque Jésus est arrêté, leur trahison n’est pas évoquée, elle non plus. Enfin, le récit ne débouche sur aucune interrogation. Au contraire. Et le lecteur peut entendre de manière ironique les disciples déplorer amèrement que Jésus ne se soit pas donné à voir alors que, en réalité, il est sous leurs yeux.

Comme dans tous les récits situés après la résurrection la découverte du tombeau vide par les femmes myrophores est souligné. Pourquoi les femmes ? En fait, dans les récits bibliques, les femmes interviennent le plus souvent lorsqu’une situation est bloquée. La question a été posée à l’époque byzantine et certains Pères sont allés jusqu’à reconnaître à ces femmes la qualité d’apôtre ou d’évangéliste. Ainsi le patriarche Photius de Constantinople (IXème siècle). Plus nettement encore, un certain Philagathos de Céramo (XIIéme s.) n’avait pas hésité à dire, dans une homélie, que Marie-Madeleine était devenue « une apôtre pour les apôtres ». Les critiques que lui aurait valu cette déclaration l’obligèrent à justifier un point de vue, qui pouvait sembler une remise en cause des structures ecclésiales traditionnelles (Cahier Evangile Sup. 108, p. 46).

Le nouveau compagnon s’adresse durement aux deux disciples lorsqu’il reprend la parole mais que leur reproche-t-il au juste ? de n’avoir pas cru les femmes ? de ne pas s’être rappelé les promesses de résurrection dont se font l’écho les textes évangéliques ? de ne pas reconnaître celui qui les a rejoints ? Apparemment de n’avoir pas su scruter les Ecritures, c’est à dire la Torah et les livres prophétiques. Le thème du Messie qui doit souffrir avant d’entrer dans sa gloire fait écho au Serviteur souffrant d’Isaïe dont on croyait qu’il souffrait à cause de ses fautes alors que ce sont les témoins qui doivent prendre conscience de leur péché ?

Après des moments difficiles le drame semble se dénouer. Les disciples prennent alors l’initiative d’offrir l’hospitalité à l’inconnu. En retour, celui-ci accomplit une série de gestes qui nous sont familiers mais demeurent quelque peu mystérieux à force d’avoir été entièrement codifiés ? La bénédiction sur le pain permet de rendre grâce au Créateur et situe le repas au-delà d’une simple consommation. Elle est suivie de la fraction du pain qui invite au partage mais évoque aussi symboliquement l’acceptation de ne pas tout avoir. Elle fait surgir du vide, de la distance et permet de laisser de la place à l’autre, l’autre avec qui une alliance est rendue possible. C’est aussi une allusion au corps supplicié du Serviteur. Ce rituel est certainement à revisiter à la lumière de ce que font les protestants, les orthodoxes ou les Juifs.

On a pu dire que dans le scénario du Serviteur souffrant ce sont les témoins qui, en prenant conscience de leur méprise, en sont les véritables héros. Ces témoins nous renvoient aux lecteurs du récit – dont nous sommes. Dans le récit d’Emmaüs les disciples sont les seuls dont on dit qu’ils se levèrent. Ce récit serait alors le récit d’une résurrection, celle de disciples qui avaient perdu leur raison de vivre et qui sont revenus à la vie en cheminant, en dialoguant, en se laissant interroger par un étranger, en scrutant les Ecritures, en pratiquant l’hospitalité, en rompant le pain. A propos de ce récit, l’Abbé Pierre parlait de « désillusion enthousiaste ». On pourrait aussi proposer comme titre :

 Résurrection à Emmaüs : retour à la vie de deux disciples et parcours pour aujourd’hui.

texte communiqué par J.Kalman et son groupe
Evangile des disciples d’Emmaus: Luc 24 13-32.