Quel sera le visage de l’Eglise de demain?

Présentation des conclusions du Think tank ‘Ecclesia-Nova’.

Quel sera le visage de l’Eglise de demain, comment faire bouger les lignes ?

Introduction :

Le christianisme se situait depuis Constantin dans une concordance complète avec la société. Avec la sécularisation, il est aujourd’hui en pleine mutation. Peut-il survivre dans sa forme actuelle ? Quel sera l’impact de la baisse inexorable du nombre de prêtres ? Le modèle paroissial est-il encore pertinent? Quel sera le visage de l’Eglise demain ? Comment faire bouger les lignes ?

 Partie 1 – Notre analyse de la situation actuelle de l’Eglise :

 Le décalage culturel entre l’Eglise et la société ne cesse de grandir :

• D’un côté une société civile avec un fonctionnement de plus en plus horizontal en réseau (internet), le refus d’un dialogue « asymétrique » (d’un côté, et toujours le même l’enseignant – de l’autre, l’enseigné), une exigence de respect de la liberté de conscience et de fonctionnement fluide et collaboratif,

De l’autre une Eglise figée sur un fonctionnement vertical « du haut vers le bas» – la pluralité étant mal vécue, et le sensus fidei reste une liberté d’expression sous condition.

L’Eglise saura-t-elle adapter sa gouvernance et son organisation aux nouveaux enjeux et aux nouvelles réalités humaines?

  1. La chrétienté est morte, vive l’Evangile

Jacques Ellül : « le Christ est venu annoncer la Bonne Nouvelle, le diable en a fait une religion »

  • Et pourtant Joseph Moingt affirme : le christianisme est un « nouvel humanisme » et « la sortie de la religion »
  • L’Eglise: dernier rempart contre le « tout fout le camp » et, à ce titre, prise en otage par les conservateurs identitaires?
  • Ou l’Eglise pour aider à discerner les signes de la présence de Dieu dans notre monde?

« Le peuple de Dieu se partage entre ceux qui, perdus dans une évolution de la société qu’ils ne comprennent pas, ont une vision à l’ancienne, et ceux, dont une grande partie des jeunes, qui attendent un autre modèle de la société et de l’Eglise. Comme l’Eglise ne s’occupe pas de cette deuxième catégorie, celle-ci se débrouille toute seule et autrement. »

⇒Sommes-nous encore la religion de l’incarnation et de l’espérance?

⇒  Le Christ nous demande d’aimer ce monde dans sa complexité pour pouvoir lui témoigner concrètement de l’Evangile

⇒C’est tout le contraire de ce que prône la tendance identitaire qui se réfugie derrière une armure dogmatique, rigoriste et rituelle et évite ainsi les questionnements perçus comme angoissants devant la complexité du monde ; cette attitude entraine une démission devant le risque qu’est le témoignage de l’Evangile quand il est en prise avec le réel.

 Le côté inachevé de Vatican II :

  • Tous les baptisés sont « prêtres, prophètes et rois » mais, selon le Droit Canon, la prédication est réservée au ministère ordonné, les baptisés ne sont que des témoins de l’Evangile,
  • Les évêques se sont ré-appropriés l’annonce du Royaume au prétexte qu’ils sont les successeurs des apôtres.
  • Vatican II appelle à un fonctionnement synodal mais certains thèmes sont exclus: «l’évêque a le devoir d’exclure de la discussion synodale les thèses ou positions (…) qui ne concordent pas avec la doctrine perpétuelle de l’Eglise ou du magistère pontifical… » (Directive datant de 1997). Exemple: la question de la place des femmes est toujours exclue des conclusions d’un synode.
  • Avant Vatican II, le prêtre est à l’articulation entre l’horizontal (l’assemblée) et le vertical (Dieu). Pour Vatican II, c’est la communauté qui célèbre et le prêtre préside. Mais, après Vatican II, les prêtres se sont ré-appropriés l’autel, le peuple n’est plus vraiment partenaire de la liturgie.
  • Le rapport institutionnel du prêtre au service du peuple, et le rôle central du peuple, n’ont pas été mis en oeuvre.
  • La confusion reste entretenue entre sacré et sainteté.

Nous nous situons délibérément dans une volonté de prolonger Vatican II, surtout pas de retour en arrière !

  1. La situation actuelle s’inscrit dans une histoire (Constantin, la royauté/chrétienté, la contre-réforme) qui n’est pas figée:
  • L’Eglise actuelle a été configurée par le concile de Trente (1545-1563), dans le contexte de la contre-réforme.
  • L’Eglise s’est établie comme monarchie parce que c’était le modèle dominant de l’époque: « Si la monarchie est la meilleure et la plus remarquable des formes de gouvernement, et s’il est certain que l’Église de Dieu a été instituée pour être gouvernée par le plus sage de tous les princes, le Christ, qui peut nier que son régime doive être lui aussi monarchique ? ».De Robert Bellarmin qui a vécu au 16ème siècle et est devenu docteur de l’Eglise en 1931.
  • Le célibat imposé des prêtres date du 12ème siècle…
  • La relation d’autorité entre évêques et curés date du 19ème siècle…
  • La jurisprudence (1974) sur la loi de 1905 a renforcé le rôle du prêtre: « seul le prêtre nommé par l’évêque, à l’exclusion de tout autre est l’affectataire légitime et l’usager légal [de l’église] car lui seul a la capacité pour exercer le culte, la religion qui s’y célébrait avant 1905 ».

⇒Revenir en arrière, quel arrière ? Retour à la chrétienté ? Du 19ème siècle ? Des  premiers siècles ?

⇒Nous nous situons dans une dynamique de l’Eglise qui s’inscrit dans un contexte historique, et qui, aujourd’hui, est celui de la démocratie.

  1. La diminution du nombre de prêtres et de la vie sacramentaire n’est pas un drame, c’est une opportunité!
  • Avons-nous la nostalgie d’un passé révolu, ou voulons nous construire un avenir où les chrétiens seront minoritaires mais resteront le sel de la terre?
  • Quelle vision du prêtre voulons-nous: « l’homme du pouvoir et du sacré » ou « le ministre du service et de la sainteté» ?
  • Où est l’Eglise: là où se trouvent les clercs ou là où se trouvent les communautés?
  • Il faut partir des communautés et de leurs besoins, et réinventer l’Eglise…, c’est la théologie de Joseph Moingt !

 Partie 2 – Nos propositions – le temps des baptisés est venu :

 1.Les baptisé-e-s à la barre. Pour quelles initiatives ?

 1.1. Investir les communautés

  • Les communautés sont les cellules de base de l’Eglise; l’Eglise se situe là où se trouvent les communautés, qu’il y ait un prêtre ou pas. Et pourtant, chaque dimanche, on demande aux communautés de se déplacer là où se trouvent les prêtres – cf le livre ‘Le dimanche en déroute’ de François Wernert.
  • Les paroisses ne sont plus les seuls lieux de vie et d’expression de la foi. Il existe 1 200 000 associations en France, qui sont de nouveaux lieux d’investissement. Beaucoup s’intéressent au salut du corps, de l’âme ou de la planète!
  • Les réseaux numériques sont un autre lieu d’investissement. Ils échappent totalement au contrôle de l’institution et la concurrencent dans sa légitimité à valider le croire des fidèles.

⇒Il existe de grands espaces de liberté dans l’Eglise, il faut s’en emparer!

1.2. Innover, innover et innover encore!

  • C’est l’évolution des pratiques qui fera évoluer la doctrine, pas l’inverse:
  • Célébrations Dominicales de la Parole,
  • Inventer des bénédictions non pas en remplacement des sacrements mais en réponse aux besoins exprimés par les communautés (exemple en milieu hospitalier quand le sacrement des malades ne peut plus être donné, faute de prêtres),
  • Envisager des liturgies qui ne soient pas sacramentelles (exemple: lavement des pieds, onction de Béthanie).
  • Cette approche est celle préconisée par le pape François. Cf Amoris Laetitia: ouverture aux pratiques de bienveillance, accueil, miséricorde.
  • Encourager les initiatives et l’intelligence du terrain (modèle « bottom-up »). Les paraboles de Jésus sont le signe que la vie et les réalités sont le point de départ.

⇒ Faisons des propositions concrètes à nos prêtres et évêques, et dialoguons avec eux !

1.3. Privilégier l’oecuménisme et s’inspirer de nos amis protestants:

  • Une égale dignité des baptisé-e-s: pasteurs et laïcs, hommes et femmes,
  • Une forte pratique de la collégialité,
  • Un fonctionnement synodal qui fait émerger les dons, s’appuie sur les charismes, et aide au discernement,
  • Le caractère temporaire des engagements sacerdotaux est un appel aux vocations.

 Quelques recommandations générales :

  • On ne peut pas faire du neuf en regardant dans le rétroviseur : il faut partir de l’espérance et de l’aspiration des hommes et des femmes, et ne pas se cristalliser autour du manque de ce que l’on a eu et qu’on n’a plus.
  • Partir de la question du manque de prêtres et de son impact sur l’absence des sacrements conduit à une impasse : il ne faut surtout pas considérer les laïcs comme des supplétifs en attendant un retour à meilleure fortune ; il faut par contre envisager un nouveau mode de fonctionnement de l’Eglise.
  • Matt 18, 20: « Quand 2 ou 3 sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux ». Jésus ne se donne pas au pourcentage!

Une communauté qui vit au diapason des hommes et des femmes devient un corps de signes : rencontres, fêtes, célébrations, etc. Il faut créer des espaces de prière et de communion avec de nouvelles fonctionnalités, plus attrayantes et plus significatives. Il faut renouveler les liturgies qui, actuellement, sont figées.

  • Le sensus fidei , c’est le bon sens du Peuple de Dieu.
  • Les communautés doivent être des lieux pour parler de la foi. C’est ainsi que se sont constituées les premières communautés chrétiennes.
  • Soyons heureux de la période que nous vivons, un monde ancien disparait, un nouveau monde est en train de naitre, dont on ne sait pas ce qu’il sera. L’Esprit Saint ouvre des chemins nouveaux. C’est rude et passionnant !
  • L’Eglise est « dans » le monde de ce temps. C’est le monde qui est premier. Yves Congar disait : « Le monde est la santé de l’Eglise ».

2- Sachons reconnaitre les signes des temps :

o La promotion des femmes, leur accès aux responsabilités,

o L’aspiration des peuples à la vie démocratique,

o Les avancées du droit concernant les minorités et les personnes : enfants, prisonniers, malades en fin de vie, personnes homosexuelles,

o La non-violence.

  • Le baptême est le sacrement fondamental qui est indépassable. D’où l’importance de partir des communautés de baptisés avec leur capacité de penser, d’agir, d’entreprendre, d’innover.
  • Ne partons pas des rôles ou des fonctions, mais plutôt des talents au sein des communautés. D’où la nécessite de les identifier, de les reconnaitre, de les développer. 1 Cor 12, 7: « chacun reçoit le don de manifester l’Esprit en vue du bien de tous. » Dans chaque communauté, repérons les dons existants pour qu’ils soient mis au service de tous :

o Celui qui a le don de l’écoute, qu’il exerce un ministère de l’écoute,

o Celui qui a le don de l’accueil, qu’il exerce le ministère de l’accueil,

o Et ainsi de suite pour l’unité, l’initiation à la prière, le partage de foi, etc.

  

Partie 3 – Le pape François à la rescousse :

 Citations d’Evangelii Gaudium (2013) :

  • « Pour que cette impulsion missionnaire soit toujours plus intense, généreuse et féconde, j’exhorte aussi chaque Église particulière à entrer dans un processus résolu de discernement, de purification et de réforme. »
  • « Par conséquent, parfois il [l’évêque] se mettra devant pour indiquer la route et soutenir l’espérance du peuple, d’autres fois il sera simplement au milieu de tous dans une proximité simple et miséricordieuse, et en certaines circonstances il devra marcher derrière le peuple, pour aider ceux qui sont restés en arrière et – surtout – parce que le troupeau lui-même possède un odorat pour trouver de nouveaux chemins. »
  • « La pastorale en terme missionnaire exige d’abandonner le confortable critère pastoral du ‘on a toujours fait ainsi’. J’invite chacun à être audacieux et créatif dans ce devoir de repenser les objectifs, les structures, le style et les méthodes évangélisatrices de leurs propres communautés. »
  • « Si nous laissons les doutes et les peurs étouffer toute audace, il est possible qu’au lieu d’être créatifs, nous restions simplement tranquilles sans provoquer aucune avancée et, dans ce cas, nous ne serons pas participants aux processus historiques par notre coopération, mais nous serons simplement spectateurs d’une stagnation stérile de l’Église. »

 Discours de François lors de la commémoration du 50ème anniversaire du synode des évêques (17 octobre 2015) :

  • « Le sensus fidei empêche de séparer de façon rigide Ecclesia docens [Eglise enseignante] et Ecclesia discens [Eglise enseignée], puisque le Peuple de Dieu possède son propre flair pour discerner les nouveaux chemins que le Seigneur ouvre à l’Église. »
  • « Mais dans cette Église, comme dans une pyramide inversée, le sommet se trouve sous la base. C’est pourquoi ceux qui exercent l’autorité s’appellent ministres : selon le sens originel du mot, ce sont les plus petits entre tous. C’est en servant le Peuple de Dieu que chaque évêque devient, pour la portion de peuple qui lui est confiée, vicarius Christi, vicaire de ce Jésus qui, dans la dernière cène, s’est baissé pour laver les pieds de ses apôtres. »

 Lettre de François au cardinal Ouellet (19 mars 2016) :

  • « Personne n’a jamais été baptisé prêtre ou évêque. Ils nous ont baptisés laïcs et c’est le signe indélébile que personne ne pourra jamais effacer. (…) Nous formons tous le saint peuple fidèle de Dieu. (…) Par conséquent, les laïcs sont les protagonistes de l’Eglise et du monde; nous sommes appelés à les servir, non à nous servir d’eux. »
  • « Le cléricalisme tend à diminuer et à sous-évaluer la grâce baptismale que l’Esprit Saint a placée dans le coeur de notre peuple. Il (…) oublie que la visibilité et la sacramentalité de l’Eglise appartiennent à tout le peuple de Dieu. »
  • « Nous avons confiance dans notre peuple, dans sa mémoire et dans son odorat, nous avons confiance dans la fait que l’Esprit Saint agit dans et avec lui, et que cet Esprit n’est pas seulement la propriété de la hiérarchie ecclésiale. »
  • « Nous devons par conséquent reconnaitre que le laïc, par sa réalité, par son identité, (…), a besoin de nouvelles formes d’organisation et de célébration de la foi. (…) Cela demande d’imaginer des espaces de prière et de communion avec des caractéristiques innovantes, plus attirantes et significatives pour les populations urbaines. »

 

 Note : ont participé à ce Think-tank deux évêques émérites, deux religieux (un jésuite et un dominicain), une religieuse, deux prêtres, un théologien et plusieurs laïcs de la CCBF.