Justice et humanité

article de Valérie Cèbe- La République/L’Eclair des Pyrénées du 7 Juillet 2016

Me Carine Magne, qui a défendu Mickaël Baehrel condamné à la perpétuité pour avoir tué Alexandre Junca, a attendu la fin du procès pour sortir du silence. Elle se confie pour la première fois sur cette affaire, une « épreuve qui a « bouleversé sa vie.

Elle a le parler vrai des gens qui ne cherchent pas la gloire. La robe, qu’elle porte depuis 1982, elle la préfère sans paillette. Elle n’est pas un ténor des cours d’assises. Jusqu’au procès de l’affaire Alexandre Junca, elle n’y avait plaidé que trois fois.

Cette « avocate de proximité », comme elle se définit, est plus à l’aise dans l’anonymat des petites audiences correctionnelles. Atypique et discrète, Me Carine Magne n’oublie pas que 60 % de sa clientèle bénéficie de l’aide juridictionnelle. A travers son métier, elle est devenue une familière de la marginalité, de la déchéance sociale. C’est comme cela qu’elle s’est retrouvée au cœur d’une affaire qui a marqué à jamais la ville de Pau.

Tout a démarré un 3 avril 2013 à 8 h du matin par un coup de fil de la police judiciaire. Mickaël Baehrel, placé en garde à vue, la réclame à ses côtés. Me Magne hésite. « J’ai eu un moment d’incertitude. J’y vais, je n’y vais pas…» Elle ira finalement .« Jusqu’au bout ».

« J’ai porté ma robe avec conviction, avec foi et dignité » estime aujourd’hui l’avocate qui cultive « l’extrême pudeur ». Après avoir toujours refusé de s’exprimer dans les médias, elle a accepté de sortir du silence. « Je ne pouvais pas envisager de parler à la presse par respect pour la famille d’Alexandre » explique celle qui, « aujourd’hui, encore », « hésite » à le faire. « Car je ne voudrais pas que les parents le prennent mal. Cela me ferait beaucoup de peine » explique Me Magne, particulièrement touchée par le geste de Valérie Lance, la mère d’Alexandre, à la fin de sa plaidoirie. « Elle m’a prise dans ses bras, je ne m’y attendais pas. Je l’en remercie. Je lui ai simplement dit : ‘Si je vous ai blessée, je m’en excuse’». Il suffit d’évoquer ce moment pour que les larmes refassent surface.         « Elle m’a montré que même l’avocat d’un Mickaël Baehrel pouvait être remercié ».

Trois semaines après le procès qui a condamné le jeune marginal à la perpétuité, Me Magne se dit toujours « submergée » par l’émotion. « Je ne suis pas remise » souffle cette « femme forte », à jamais « bouleversée » par cette affaire « abominable ».

« La foi m’a aidée à accepter »

Elle ne cache rien du combat intime qu’elle a dû mener pour accepter d’« accompagner » celui que tout le monde désigne comme le monstre. « La foi m’a aidée à accepter » reconnaît celle qui a été élevée chez les religieuses. « Pour prendre un dossier pareil, il fallait que je sois humble. J’ai senti qu’il avait besoin de moi. J’ai le sentiment qu’il n’aurait pas pu dire les choses aussi vite » pense-t-elle [Mickaël Baehrel est passé aux aveux dès la garde à vue, ndlr]. « S’il avait continué à nier, je ne l’aurais pas accompagné » précise-t-elle. « Mon souci premier, c’était de l’amener à reconnaître, à assumer ».

Durant trois ans, « ce dossier a été une épreuve ». L’avocate a dû affronter le « regard des gens qui n’a pas toujours été évident ». Paniquée à l’idée d’être « associée à cette horreur », elle n’est plus allée faire ses courses aux halles pendant quinze jours après la garde à vue. « Je suis Paloise, mère et grand-mère. Comme tout le monde j’ai ressenti dans mon cœur la perte d’Alexandre. J’ai été envahie par cette douleur du début à la fin. J’ai vu ces parents tellement dévastés… Durant trois ans, j’ai connu les doutes, les remises en question, la panique… Mais il fallait que je le fasse. Je savais que j’irais jusqu’au bout ».

« Un médecin soigne bien tout le monde non ? »

Une mission difficile qui a suscité l’incompréhension y compris de ses proches. « Cette question ‘comment peux-tu le défendre ?’, je l’ai entendue souvent. Mais j’estime que tout le monde a droit à un avocat. Un médecin soigne bien tout le monde non ? J’ai pensé que je pouvais défendre Mickaël tout en préservant la tendresse que j’éprouvais pour Alexandre ».

C’est le message qu’elle a transmis aux assises à travers une plaidoirie très humaine. « Je n’avais rien préparé. J’avais trois phrases qui me guidaient et l’idée que si nous pouvions tous être les parents d’Alexandre, nous pouvions aussi être le parent de Mickaël. J’ai toujours eu ça en moi ».

Un jeune homme qu’elle a « materné », pensant que « Mickaël avait droit à une part d’attention, d’amour » même. Elle lui a tenu la main pour l’aider à se livrer pendant le procès. Elle est allée faire face à la foule conspuant les condamnés à la sortie du tribunal. « J’ai voulu faire barrage à la haine des gens. Jusqu’au bout, j’ai été son avocate » dit-elle avec fierté. « Je ne pense pas que les Palois puissent lui pardonner un jour. Moi je lui ai pardonné parce que j’ai vu autre chose. Mais pardonner, ce n’est pas excuser. Pardonner, c’est une autre valeur…» ajoute-t-elle avant de retourner dans l’ombre.