Baptisés – Joseph Moingt

Lettre aux baptisés n° 5

Mars 2016

Joseph Moingt

Chers frères et sœurs,

En m’invitant à préfacer Vox populi, vox Dei, le livre de votre Conférence-débat du 26 septembre 2015, Anne Soupa m’avait fourni l’occasion de remercier ceux d’entre vous qui m’aviez envoyé des vœux à l’occasion de mon 100e anniversaire. Vos lettres étaient si personnelles, si fraternelles, si nourries de riches réflexions que je les conservais avec soin dans l’espoir d’y répondre quelque jour, mais elles continuaient à arriver jusqu’à atteindre le chiffre d’environ six cents, et je dus renoncer à cet espoir. J’ai alors sollicité l’hospitalité de votre Conférence pour vous exprimer ma gratitude de façon collective, et Anne m’a proposé de le faire en vous disant comment je sentais et comprenais le Baptême qui nous a fait nous rencontrer et travailler ensemble : voilà ce que je vais chercher à vous dire dans cette Lettre, avec mon cœur autant qu’avec mon esprit.

Est-ce le rite d’eau, d’huile et de paroles sacrées dont nous avons été l’objet dans un passé lointain, moi bien longtemps avant vous, dont nous étions bien incapables de sentir et comprendre quoi que ce soit, hormis peut-être !a froideur de l’eau et l’acidité du sel, sans qu’il en reste aucun souvenir susceptible d’avoir créé une mémoire commune entre nous ? Je ne le pense pas. – Si, m’objectera-t-on : il en est resté la grâce, le « caractère » d’une même foi. Mais la foi n’est pas née en nous sans que nous lui ouvrions la porte de notre esprit par un acte volontaire et conscient, souvent répété, faute duquel beaucoup, baptisés enfants, ne se sont jamais sentis devenir chrétiens et ne nous permettent pas de leur imposer une identité dont ils n’ont jamais été conscients.

D’ailleurs, notre Église a longtemps hésité à reconnaître que les baptisés qui n’obéissent pas au pape (par exemple les protestants ou les orthodoxes) appartiennent à l’unique vraie famille de Dieu, tandis que d’autres Églises réservent le don de l’Esprit à ceux qui ont bénéficié des rites fixés par une tradition immuable. Mais aujourd’hui les catholiques « éclairés » tiennent pour frères tous ceux qui paraissent vivre selon l’esprit du Christ quoi qu’il en soit de leur passé. De plus, le dogme tient la valeur du « baptême du désir » qui nous promet d’innombrables frères et sœurs qui n’auront jamais bénéficié du rite baptismal et que le Christ nous présentera dans son Royaume comme les enfants que Dieu lui a donnés, ses frères (Hébreux 2,11-13). Voilà pourquoi nous ne nous fions pas aux rites du passé pour juger de l’appartenance au Christ, mais aux chemins de vie que la foi dans l’avenir de l’histoire projette en avant de nous et qui entrecroise l’existence des uns et des autres pour en faire la demeure de Dieu avec nous. La foi reçue de l’Esprit Saint au baptême tend à « s’accomplir » dans la rencontre du Dieu qui vient au-devant de nous.

Ainsi Jésus demandait-il à ses disciples s’ils étaient disposés à accueillir le baptême dont il allait être bientôt baptisé (Marc 10,38-39) en témoignant de sa hâte à le recevoir « jusqu’à ce qu’il soit accompli » (Luc 12,50). Peu importe ce qu’il voulait dire exactement dans ces deux contextes différents, mais il ne faisait sûrement pas allusion au baptême qu’il avait reçu de Jean comme plusieurs d’entre eux et il englobait sous ce mot la totalité de la mission dont le Père l’avait chargé et des souffrances qu’il aurait à endurer pour cela. Voilà pourquoi le baptême dont vous portez le nom ne s’identifie pas au signe dont vous avez été revêtus au début de votre vie, mais s’origine à la mission dès lors reçue de l’Esprit Saint, appel et impulsion à aller de l’avant, à parcourir le monde en lui annonçant la bonne nouvelle de Jésus présent en nous (Matthieu 28,18-20) pour accueillir Dieu dans l’histoire des hommes. Ce n’est pas une assignation à rester à l’abri dans l’enceinte de l’Église, mais la vocation à devenir les « pierres vivantes » de la construction de la maison de Dieu (1 Pierre 2,5) ouverte à tous les hommes dont il veut faire ses enfants par la liberté et la fraternité qu’il leur inspire.

La vocation baptismale est donc appel à la liberté d’une parole nourrie de prière et de méditation, à l’activité d’une tendresse émue par toute souffrance, à l’audace d’une nouveauté inventive, prompte à ouvrir notre Église à qui frappe à ses portes, à frapper à la porte des autres pour s’enquérir de leurs besoins, à ouvrir des chemins pour rendre la terre plus habitable à tous. Nous entendons cet appel de l’Esprit et nous y répondons en humant l’air des temps nouveaux, en écoutant les cris de ceux qui se sentent spoliés de tout avenir et même les blasphèmes de ceux qui se croient abandonnés de Dieu. Le baptême qui nous attend, qui nous appelle à renaître chaque jour, à redevenir « enfant », « homme nouveau », est celui de l’accomplissement de la création dans la nouveauté d’une humanité toujours à réconcilier avec elle-même (2 Corinthiens 5).

Joseph Moingt s.j.